Swann Arlaud, l’acteur principal de l’excellent “Notre salut” d’Emmanuel Marre, qui vient d’être présenté en compétition au 79e Festival de Cannes et d’y rafler le prix du scénario, nous en dit plus sur le personnage qu’il incarne dans le film, qui n’est autre que le grand-père du réalisateur, Henri Marre, qui s’est petit à petit fait une place tranquille au cœur du régime de Vichy pour s’évanouir après la guerre, laissant derrière lui sa famille, l’ouvrage sur l’organisation du travail qui donne son nom au film et une correspondance nourrie avec son épouse Paulette, couvrant les années d’occupation, qu’Emmanuel Marre a découverte il y a dix ans et qui accompagne le film.
Pour Swann Arlaud, avec ces lettres, « on rentre dans l’intime et dans la quotidienneté, à mettre en regard des grands événements de l’histoire, des grands dates, des grands personnages. Là, au contraire, tout est en creux ». L’acteur français voit son personnage comme « un homme ordinaire », qui illustre « la banalité du mal ». Du reste, ajoute-t-il, « le film n’invite pas spécialement à juger le personnage, le film invite plutôt à se regarder soi, et à se dire “Et moi, j’aurais fait quoi dans cette situation ?”. Et puis de toute façon, quand on interprète un personnage, ce n’est certainement pas à nous de juger. Si on le juge, on se trompe. Nous, on doit le vivre de l’intérieur. »
Swann Arlaud décrit le travail avec Emmanuel Marre, qui a beaucoup reposé sur l’improvisation et de longues prises ininterrompues, « pour obtenir une matière un peu documentaire », de sorte qu’il s’agissait beaucoup de puiser en soi-même, puisque le film cherche à rendre l’ordinaire, et de pas se restreindre, d’être ouvert à ce qui venait : « C’était un dispositif de lâcher-prise total, d’abandon. Il fallait accepter d’être perdu, tout laisser sortir [sans se soucier des possibles erreurs]. Comme on tourne de manière un peu documentaire, il y a énormément de matière et ensuite, eux ils montent, et ils dessinent un personnage ».
Dans cet ordinaire que Swann Arlaud a essayé de rendre dans “Notre salut”, il y a certes parfois, « d’un coup, certaines situations dans laquelle l’horreur se révèle, mais elle se révèle à travers des petites choses, des petits renoncements ». Pour lui, le parcours de son personnage imite la manière dont fonctionne la grande histoire : « L’histoire n’agit pas d’un coup comme ça, elle arrive insidieusement, palier par palier, et à quel moment on s’arrête ? Parce que les premières marches sont petites, mais par exemple, à partir du moment où on se met à trier les gens… Donc quelle marche est décisive ? En fait, elles le sont toutes, mais on voit pas l’escalier. En fait, c’est monter des marches en regardant ses pieds, et c’est un peu ce que fait le personnage. »
Au sujet de la collaboration, l’acteur précise : « Une chose qu’on ne dit pas tout à fait, ou du moins sur laquelle on manque parfois un peu de nuances [alors qu’] il faut bien savoir qu’à ce moment là, la moitié de la France est libre, pas sous occupation allemande, c’est-à-dire que jusqu’en novembre 1942, il n’y a pas de police allemande en France, donc les déportations de juifs, ce n’est pas de la collaboration : c’est du fait des Français, et beaucoup de gens adhéraient au régime de Pétain. On pense qu’on a beaucoup agi sous les ordres des Allemands, mais c’est pas vrai : on n’a pas attendu les Allemands pour déporter les juifs. On l’a fait nous-mêmes ».
Swann Arlaud est très impressionné par le film que livre ici Emmanuel Marre : « Il y a une vision et une audace de cinéma qui est folle, et qui rejoint le sujet, dans une simplicité de moyens, dans une grande liberté, [et qui permet] de raconter l’histoire à hauteur d’homme comme ça, de manière banale, c’est une manière de faire du cinéma pas du tout grandiloquente… […] Je suis très admiratif du travail d’Emmanuel. Je trouve que c’est un grand réalisateur, et c’est vrai que ça fait du bien aussi, d’un coup, de voir un film de cinéma et de se dire : “Tiens, c’est marrant, j’ai l’impression de n’avoir jamais vu ça” ».
Plot
Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d’ingénieur. Son credo: « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Mais peut-être qu’Henri cherche avant tout à fuir sa propre débâcle…