“Les Roches Rouges”, entretien avec le réalisateur Bruno Dumont
Bruno Dumont imagine dans "Les Roches rouges" "le monde de demain" : "on ne veut pas de règles, d'injonctions, de surprotection, d’empêchement permanent : on veut de la liberté".
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“Conversation with” at the 20th Marrakech IFF, interview with actor Willem Dafoe Bénédicte Prot
todayMay 29, 2026
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"Notre salut", entretien avec le réalisateur Emmanuel Marre Bénédicte Prot
Disons-le, “Notre salut” d’Emmanuel Marre, sélectionné en compétition au 79e Festival de Cannes et couronné par un prix du scénario bien mérité – quoiqu’on l’aurait bien vu avec un prix plus général récompensant non seulement sa forme narrative fine, inspirée et unique en son genre, mais aussi sa mise en scène culottée (sans jamais être “grandiloquente”, comme le souligne dans son interview avec FRED son acteur principal, Swann Arlaud, qui livre ici une prestation remarquable), ses savoureux choix musicaux et les comédiens qui le portent, en somme l’intelligence et l’audace du geste dans son ensemble, et le panache de son exécution parfaitement dosée –, n’a pas grand chose à voir avec son long-métrage précédent, qui était aussi son premier, “Rien à foutre”, coréalisé avec Julie Lecoustre et sélectionné à la Semaine de la critique en 2021.
En effet, ce brillant travail s’articule non pas autour d’une hôtesse de l’air fêtarde en roue libre, mais d’un personnage de vichyste ordinaire (incarné par Arlaud) qui n’est autre que le grand-père du réalisateur, Henri Marre, auteur d’un livre sur ce qu’on appellerait aujourd’hui le “management” (qui donne son titre au film) et technocrate ambitieux qui s’est, peu à peu, fait une place tranquille au cœur du régime de Pétain, pour s’évanouir après la guerre, laissant derrière lui une correspondance de 300 lettres échangées avec son épouse Paulette, entre Paris et Vichy puis l’inverse, et couvrant toutes les années d’occupation, correspondance qu’Emmanuel Marre a découverte il y a dix ans et qui accompagne tout le film – qui s’en inspire “librement”, précise le cinéaste français.
Pour Emmanuel Marre, cette porte d’entrée dans son sujet permettait d’ ”ouvrir le film à autre chose que le couloir déjà existant dans l’esprit du spectateur, de sortir de la pensée de la responsabilité et de penser la rencontre entre un régime, un système et les névroses, l’intimité, des gens qui travaillent pour lui“. Sur l’ouvrage “Notre salut”, qui voulait “appliquer les méthodes du secteur privé à l’intérieur de l’État” pour une patrie “efficace”, Emmanuel Marre précise qu’il renvoie à une idée “très moderne” qui existait dans ce régime, celle de “l’initiative” – ou “comment un régime autoritaire, finalement, fait en sorte que les gens obéissent en ayant l’impression que ça vient d’eux“.
Le réalisateur, qui a naturellement aussi fouillé les archives, détaille la fascinante méthode de travail qu’il a employée pendant le tournage : “Pour moi, la première des rigueurs intellectuelles, c’est de dire qu’on va filmer des gens qui ne connaissent pas la fin de l’histoire, [de sorte qu’] il fallait trouver une forme de tournage qui permette aux acteurs d’improviser et d’être dans cet état où à chaque moment, ils ne connaissent pas la fin, parce qu’ils ne savent pas quand ça va couper, et pour faire des plans comme ça, il faut un dispositif technique où il n’y a pas d’éclairage parce que si les personnages vont à un endroit physiquement… ou que ce qui est intéressant est dans un autre endroit, il faut qu’on puisse l’attraper“.
“L’idée c’était que ‘je vous donne des choses que j’ai trouvées et vous faites votre cuisine, et on se lance, et après je vous aide, puisque je peux parler pendant les impro’, dire quelque chose, être en appui quand ils ne trouvent pas les mots, ou parfois les bousculer en leur disant juste ‘tu dis cette phrase’ sans qu’ils sachent pourquoi ils doivent la dire, pour qu’ils soient tout le temps dans ce qu’ils vivent“. Dans ce sens, Swann Arlaud était d’autant plus parfait pour le rôle qu’il “pense le jeu comme quelque chose qu’on traverse. Il met sa technique au service d’une expérience de jeu où il ne sait pas où il va, d’une certaine manière“.
“On est allés chercher les décors où ça s’était passé, sans chercher à masquer certaines choses (par exemple, quand il y avait des prises électriques dans le champ). Il reste des scories, mais par contre, comme les décors étaient tellement intéressants […], en allant chercher les lieux où ça s’est vraiment passé, il y avait plein d’idées de cinéma qui arrivaient qu’on aurait pas trouvées sans ça” (ce qui explique aussi la mention spéciale du prix Ecoprod reçue à Cannes, en plus du prix du scénario susmentionné et du Prix Afcae pour l’Art et Essai). “J’assume le fait que si ça se trouve, il y a des choses sur lesquelles je me trompe dans le film, précise Marre. Ça c’est important, cette distance-là par rapport à l’histoire: il y a peut-être des erreurs“.
“Dans le travail avec Swann, l’idée était de sortir de la question morale pour aller vers une question éthique, c’est-à-dire que la question n’est pas de savoir s’il est bon ou mauvais, mais comment il fait les choses… Le film parle de ceux qui ne sont pas des monstres, il parle d’être humains communs – au sens de banals, mais aussi de collectif. Les gens qui ont commis des crimes, ils ont bien eu des amis, des gens qui ont envie de prendre des verres avec eux, ils ont bien rigolé dans la vie, donc il fallait aussi rendre compte de ça.”
“C’est un film qui parle aussi de cette drôle d’ambiguïté : est-ce qu’il cherche son salut à lui, et est-ce qu’il le cherche dans l’opportunisme ou dans une régénération morale ? Il croit qu’il veut protéger la France et en même temps, il met en péril les siens. […] Le collectif c’est la rencontre entre nos individualités, avec nos failles, et comment on se comporte tous ensemble […]. La question qu’il pose est la bonne, même si l’idée du salut est un problème parce que c’est soit le salut de l’âme, soit arriver à fuir un danger, soit un geste de la main…”
“La France a été une anguille, pendant la guerre, et cette anguille continue de faire ses mouvements d’anguille dans la tête des gens, et dans la mémoire, et dans le regard qu’ils ont sur ce qui s’est fait. Après ce qui est important dans le film, c’est aussi de la sortir de la question collabo/pas collabo. Déjà le film n’est pas un film sur la collaboration, c’est un film sur ce que le régime du Maréchal Pétain a fait tout seul, aussi : les rafles d’août 1942 n’ont jamais été demandées par les Allemands ! […] La question de cette mémoire, elle doit aussi passer par sortir du truc blanc/noir, ou gris – parce que le gris, c’est toujours du blanc ou du noir, alors qu’en fait, il y a plein de couleurs.”
Septembre 1940, le régime de Pétain se met en place. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans le sou, sans contact, loin de sa femme et ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise, son traité politique édité à compte d’auteur, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d’ingénieur. Son credo: « gagner en efficacité » pour relever la France de la débâcle. Mais peut-être qu’Henri cherche avant tout à fuir sa propre débâcle…
Written by: Bénédicte Prot
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