Bérenger Thouin a été invité à présenter son premier long-métrage, “L’Âge d’or”, dans la section Cannes Classics. La présence d’un candidat à la Caméra d’or dans cette section est à elle seule une petite prouesse, mais cette manière d’entrer dans l’histoire du festival répond bien à son geste de cinéaste. Le réalisateur français livre en effet une œuvre impressionnante, élaborée sur dix ans, qui mne une profusion et une variété extraordinaire d’images d’archives avec des images filmées, pour composer un récit continu bluffant par sa fluidité, en forme de saga autour d’un personnage féminin – et non d’un homme.
“Le point de départ, Bérenger Thouin explique, c’tian l’envie d’avoir une héroïne, une aventurière… et de créer une grande histoire romanesque autour de cette femme, avec toute sa complexité, ses désirs, ses aspirations, sa noirceur… Pour ça, mon premier geste, je dirais, d’archives, c’est d’être allé enregistrer mes grands-mères pour recueillir des histoires, pour avoir des paroles de femmes pas forcément exactement de la bonne époque, mais quand même d’un temps plus ancien… Ensuite, très vite est arrivée l’idée, pour raconter ce personnage, de lui donner un contexte historique, un décor, de faire résonner avec elle la grande histoire qu’elle traverse, et donc d’utiliser du matériel d’archives (ce que j’avais déjà fait dans des court-métrages, de sorte que c’était familier pour moi) pour venir, peut-être, déplacer l’émotion et produire une autre forme de récit, mais toujours dans l’idée d’avoir ce grand personnage romanesque inscrit dans une fresque”.
Jeanne Lavaur (incarnée par Souheila Yacoub) est ainsi une véritable héroïne qu’on voit traverser le siècle dernier de la Grande Guerre aux inondations de Florence (et même un peu après puisque c’est elle-même qui nous raconte sa vie), d’une propriété agricole de province qu’elle va finir par contrôler à Paris, ou encore au Brésil, sans oublier quelques détours par l’Asie et l’Italie à travers le personnage de Céleste, la maîtresse anarchiste avec laquelle elle goûtera un peu au bonheur.
Sur la modernité de l’approche proposée du siècle dernier, Bérenger Thouin précise que son dispositif donne lieu à “un double regard”, qu’il s’inscrit “dans une double temporalité” puisque tout en traversant le XXe siècle, le film reste inscrit “un geste contemporain” et qu’on a aussi conscience de notre regard de maintenant et du fait qu’on sait des choses que les personnages ne savent pas. L’idée était, pour lui, de pouvoir toujours alterner entre ces deux points de vue, “d’être toujours dans cette ambivalence-là…”. Le cinéaste français souligne aussi que s’appuyer sur des archives protégeait le film des représentations surannées auxquelles se rattachent souvent les films d’époque. Comme les archives originales ne mentent pas, ici, “L’Âge d’or” “n’a pas besoin d’exagérer ou de caricaturer l’époque. On peut apporter toute notre modernité de maintenant parce que de toute façon, on n’a aucun problème sur le fait d’être historique : on l’est de fait, on a ça qui nous protège, donc on n’a pas besoin de surjouer l’époque. Au contraire, on peut avoir des personnages vivants, modernes, etc. et montrer que dans ces archives-là, les gens ont leur modernité. Ils ne sont pas ampoulés par des représentations un peu datées : ils sont dans leur moment, ils sont vivants”.
Bérenger Thouin explique aussi comment l’équipe s’y est pris pour créer un récit aussi homogène et fluide à partir de matériels composites, en soulignant qu’on tend à opposer, pour simplifier, les archives documentaires et la fiction tournée avec des acteurs, mais qu’“en vérité ces archives elles-mêmes viennent de plein de sources différentes, d’époques différentes, donc elles-mêmes sont déjà à raccorder entre elles”. Il raconte qu’il a d’abord fallu bien regarder les documents d’archives, faire “beaucoup de montage, de prémontage” et les intégrer dans le récit, à l’intérieur de l’écriture (en collaboration avec le cinéaste tunisien Mehdi Ben Attia). “Le film s’est fait à l’envers, dit-il. On a fait neuf mois de montage avant même le premier jour de tournage, pour être sûrs d’intégrer de manière complètement fluide toutes ces images, et qu’on avait des choses à leur faire dire et à faire résonner à l’intérieur de la fiction. Et après, donc, pendant le tournage, on a beaucoup travaillé à épouser les images d’archives et à dialoguer avec elles, donc parfois à les imiter”. L’idée était de reproduire des types de cadrage, d’utiliser très peu de lumières, de machinerie, à tourner en noir et blanc pour ensuite coloriser, à travailler le grain. L’idée étant, précise-t-il, de “dialoguer avec ces images, pas uniquement d’être dans un pastiche”.
“Parfois, ajoute Bérenger Thouin, on ne voit pas les coutures, parfois la frontière disparaît complètement et on est plongé dans le récit et puis parfois, ça résiste, et tant mieux que ça résiste, parce que tout d’un coup, [on se rappelle que ce sont aussi des archives] et on les regarde aussi en tant que telles. Et d’être capable de les regarder en tant qu’images de fiction et d’images authentiques du temps, c’est ça qui me semble le plus vertigineux, le plus agréable comme plaisir de spectateur”.
Plot
La vie hors norme de Jeanne Lavaur n’appartient qu’à elle-même. Elle traverse le XXe siècle et défie son destin, depuis son enfance dans la boucherie de ses parents jusqu’à son rêve de devenir comtesse. D’une guerre à l’autre, du Paris des années folles au Brésil, son chemin croise l’Histoire et embrasse le monde, aux côtés de Guillaume de Barante et de l’intrépide Céleste.