Entretien avec le cinéaste français Bruno Dumont sur son petit dernier, “Les Roches rouges”, qui a été présenté en séance spéciale, et suivi d’une masterclasse, à la Quinzaine des Cinéastes du 79e Festival de Cannes. L’auteur (toujours très reconnaissable) de films (a priori) aussi différents entre eux que “La Vie de Jésus”, “Camille Claudel, 1915”, “Ma Loute”, “Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc” ou encore “France” et “L’Empire”, sans oublier la série “P’tit Quinquin”, se lance ici dans une nouvelle expérimentation et part sur la Côte d’Azur filmer des tout petits, non « pas pour filmer des enfants, mais pour filmer l’enfance », et à travers ce qu’il raconte, évoquer de nouveau, comme à chaque film en fait, « la nature humaine ».
Sur la rivalité qui vient entacher l’univers pur et innocent des enfants : « C’est le même trio que celui qu’il y avait dans ‘La Vie de Jésus’, c’est-à-dire deux personnes qui aiment la même personne, et ça c’est le conflit primordial du désir. […] À chaque fois qu’on désire en même temps quelqu’un, ça génère la violence. C’est la ‘rivalité mimétique’ [dont parlait] René Girard. »
Ce que Bruno Dumont cherche à faire à chaque film, dit-il, c’est à « mettre le spectateur dans les situations de l’existence dans laquelle la culture doit s’engager. Il faut répondre à ça. Moi je montre simplement la nature humaine à la fois dans sa grâce, mais aussi dans sa violence sans faire de morale – sans dire c’est bien, c’est mal –, pour donner au spectateur la possibilité d’avoir une expérience cinématographique et artistique [de l’ordre de] la catharsis. C’est ça la catharsis, c’est affronter nos propres démons. Je peux le faire par l’humour, je peux le faire par le drame… mais ce sont des sujets sérieux que j’aborde ».
Sur le contraste entre la candeur de la toute petite enfance, dans cet univers presque primitif, un peu irréel, et le fait qu’ils se mettent à se comporter comme de petits adultes : « Il y a quelque chose de très troublant pour le spectateur dans le fait de voir des êtres aussi petits au bord d’accomplir des choses de grands, et je pense que ce trouble est très intéressant parce que je pense que c’est le spectateur adulte qui projette, en fait […]. Je pense qu’il se remémore lui-même sa propre enfance, mais voit aussi toute la germination de ce qu’il est devenu, à savoir le désir d’aimer, et en même temps le désir de tuer ».
Sur la présence des adultes en périphérie du récit : « Les adultes apparaissent d’une façon assez furtive, et ils sont pour la plupart assez bizarre, assez curieux. C’est pour montrer à la fois la bizarrerie du monde réel des adultes et la puissance de l’enfance, de l’insouciance, de cette espèce de liberté totale face à un monde que je trouve un peu redoutable, qui est le présent en fait ».
La démarche, précise Bruno Dumont, n’est « pas du tout nostalgique. C’est filmer cette lumière qui est en haut. J’ai plutôt l’impression de filmer le monde de demain, où les enfants seront libres, sans avoir des casques, des trucs, des règles, des interdictions, tout ça… [J’imagine ici] une espèce de liberté absolument folle, mais c’est ça qu’on veut. On ne veut pas de règles, on ne veut pas d’injonctions, on ne veut pas de la surprotection de tout, de l’empêchement permanent : on veut de la liberté ».
Le cinéaste explique aussi comment il s’y est pris pour travailler avec des enfants de cinq, six ans, et souligne qu’il fallait « beaucoup de contraintes pour créer une impression de liberté totale : il faut les tenir dans le cadre, il faut qu’ils jouent précisément, que le regard soit juste… Il y a quand même des obligations photographiques. Ce n’est pas un documentaire animalier avec une caméra de surveillance : c’est un vrai travail, et ce sont de vrais acteurs ».
Interrogé sur le fait que “Les Roches rouges” a trouvé en Espagne une « coproduction extraordinaire, des gens très ouverts », Bruno Dumont n’hésite pas à dire qu’il est las de « l’industrie » du cinéma française, qu’il trouve arrogante, donneuse de leçons, globalement « insupportable ». Il trouve « ridicule » de mettre en avant « un cinéma aujourd’hui qui est totalement sans intérêt – du moins en général, il y a toujours des cas particuliers », et se désole de voir des « couillons » de Français prendre l’argent, puis signer des pétitions. « Moi, Canal +, je l’ai pas eu, donc je suis sur la liste rouge moi, je suis pas sur la liste noire ».
Plot
Sur la Côte d’Azur, deux bandes d’enfants s’affrontent à leur jeu favori : sauter des rochers rouges de la Méditerranée. Géo, 5 ans à peine, découvre le temps d’un été un monde où l’amitié se mêle à la rivalité, et où les premiers élans du cœur deviennent source de tensions.